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Mille et une vies, journal sans vergogne d'un amateur de mots.

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Fabulation

Le vieil Esope dormait sous un chêne, lorsqu’il sentit toquer à sa bedaine. Ouvrant l’œil, il découvrit face au soleil,
larmoyant jusqu’à la haine, le grand, l’unique, Monsieur de La Fontaine.

- Alors, vieux gredin, est-ce pour cela que je te paye ? tonna l’emperruqué du haut de ses souliers.
  N’es-tu pas sensé chaque jour me livrer, dès l’aurore, fabliau sans pareil ? C’est que j’ai une boutique à faire tourner !
  Comment veux-tu me voir élevé au rang de chevalier, si ta plume de ladre se met à rêvasser ?


- Maître et seigneur, vraiment je suis confus, s’aplatit le vieillard chenu. Dans l’une de vos œuvres je m’étais plongé,
  quand Maître Renart s’en vint à passer…


- Assez de calembredaines, vieux grigou, remets toi à la tâche sans tarder, ou de mon bâton tu pourrais tâter. 
  Mais qu’est-ce ? Quel est donc cet homme tout de blanc vêtu ? Que fait-il donc, une pomme à son bras pendue,
  à hurler en vain  « je cherche l’homme » ?


- Ne vous inquiétez pas Monseigneur, ce n’est que Sieur Newton.
  Un vilain mal il a contracté, qui ne peut l’empêcher de copier.


- Voilà qui est fâcheux.


- Moins pour lui que pour le pauvre Diogène, qui se trouve bien en peine.
  Pensez, on lui a pris son rôle.


- Il y a vraiment ici de curieux drôles. Mais passons.
  Vas-tu enfin me livrer mes rimes, ou faudra-t-il que je mime?


- L’effet serait plaisant Monseigneur, vous mimez bien.
  Sans mentir, si votre ramage se rapporte à votre plumage…


- Cesse donc, faquin, décidément tu ne rimes à rien.
  Tant pis pour toi, je te le dis tout à trac, j’irai voir Monsieur de Bergerac.


- Cyrano Monseigneur ? Mais vous n’y pensez pas !
  De votre carrière il signerait le trépas.


- Trépas ou pas, il me faut mes papiers,
  ou le vieux Raminagrobis me fera condamner.


- Mais il est trop loin, Monseigneur,
  il est parti ferrailler cent chapardeurs, à la caserne des cadets.


- Fut-il en Gascogne que j’irai le chercher. Mais soit, j’irai donc à cheval, et tu feras mon valet.
  Un cheval ! Mon royaume pour un cheval ! Ah, le voici, nous sommes parés. En avant !


Et dans le soleil couchant, Esope suivit en gémissant un Monsieur de la Fontaine qui trottinait en hennissant,
vers le pavillon des aliénés. Du haut du chêne déserté, Renart glapit de contentement, puis disparut.
Au chat du Cheshire il devait raconter la fable de La Fontaine et du vieil estropié.



Moralité : Il en est des fables comme de la vérité. Parfois elles font des pieds de nez.

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