Affalé sur le zinc, je lorgne les minutes qui s'échappent en gluant de l'horloge enrayée. Je lève mon verre à la santé des soiffard absents qui ont fui le gourbi. Je bois - taulier, le petit frère - aux deux poivrots du fond qui ronflent en puant, à la soeur Lapogne qui se réchauffe en attendant le client.
Je bois pour l'oublier, l'autre, là-bas. L'autre avec sa trogne de terre et de sang, les gencives à l'air, l'oeil exorbité. L'autre qui braillait tellement quand je l'ai suriné que j'ai du le finir en le saignant comme un goret. Un sale boulot, un boulot de pauvre.
Pourtant j'ai l'habitude de nettoyer, mais celui-là me joue l'incruste. A peine je ferme un oeil, et il est là à me lorgner, mains dans les poches, gueule éclatée. Mais enfin quoi bonhomme, vas voir ton paternel, c'est lui qui m'a payé!
Alors je bois. Cinq jours enfermé dans ce cul de basse fosse, à picoler, en matant un mort me fixer. Sortir? Et pour quoi faire? Me faire cravater? aller danser la gigue au cimetière? Non, ça finira bien par se tasser. Peut-être même que l'autre, là, finira par m'oublier.
En attendant je bois. Olà, tavernier, sers moi ta gnôle. Et pour mon cave le mort, un esprit de vin.